The Beauty Report

Madame et les femmes, vues par Michèle Fitoussi

Comment vous est venue l’idée d’écrire sur Helena Rubinstein ? Qu’admirez-vous chez elle ?

Je connaissais seulement ses produits de beauté que je n’utilisais pas… J’ai commencé à m’intéresser à elle après avoir lu une courte monographie de la marque. Ce qui m’a attirée  d’abord, c’est qu’elle ait été l’ainée de huit filles aux prénoms chantants, comme dans une comptine enfantine, Manka, Ceska, Paulina, Regina, Stella, etc. Puis qu’elle soit partie seule en Australie, juchée sur ses douze centimètres de talon, rejoindre des oncles qu’elle ne connaissait pas, avec douze pots  de crème  de beauté dans sa valise. Elle a voyagé en bateau pendant deux ou trois mois, sans chaperon. On était en 1896, elle n’avait que 24 ans, elle ne parlait pas l’anglais, elle allait vers l’inconnu avec un courage et une détermination qui m’ont stupéfiée. J’avoue que plus mes recherches avançaient et plus son courage, son intrépidité, son esprit pionnier m’ont fascinée. Au fond,  elle était une aventurière. Tout, dans son parcours, le prouve. Je n’imaginais pas qu’elle ait pu vivre autant de vies en partant de rien: créatrice de cet  immense empire de la beauté, collectionneuse d’art et mécène, voyageuse infatigable,  chef d’entreprise à la réussite flamboyante,  redoutable femme d’affaires… Elle ne m’a jamais déçue, et j’ai même aimé ses défauts : elle en avait beaucoup. Helena Rubinstein est une des grandes héroïnes d’un XXe siècle, qu’elle a traversé  au pas de charge, en contribuant au passage à l’émancipation des femmes.

 

Selon vous, quelles relations  Helena Rubinstein  entretenait-elle avec les femmes ?

Je pense qu’elle aimait les femmes : d’abord, elle s’est beaucoup occupée de ses sœurs cadettes. Elle les a fait venir les unes après les autres  de Pologne pour les placer à la tête des salons de beauté qu’elle ouvrait un peu partout dans le monde. Elle avait des rapports compliqués avec ses deux fils, mais elle a presque adopté sa nièce, Mala, qui a été son héritière spirituelle. Dans son entreprise, elle s’intéressait aux petites mains et leur avis comptait beaucoup. Souvent, au lieu d’aller déjeuner, elle passait la tête dans un bureau et discutait avec les jeunes secrétaires du dernier rouge à lèvres ou de la dernière crème de beauté. Elle a aussi ouvert une école pour former les esthéticiennes.

On ne peut pas faire ce métier ni aller aussi loin qu’elle est allée sans vouloir du bien aux femmes. Même si elle aimait le commerce et l’argent,  elle avait un côté missionnaire: rendre les femmes plus belles, plus sûres d’elles-mêmes. Elle avait peu d’amies proches ou pour ainsi dire pas,  mais beaucoup de relations surtout parmi les journalistes qu’elle gâtait beaucoup, comme Carmel Snow ou Marie-Louise Bousquet du Harper’s Bazaar, Diana Vreeland de Vogue ou Janet Flanner du New Yorker. Après la deuxième guerre mondiale, elle a poussé Edmonde Charles-Roux à écrire en lui prêtant sa maison de campagne pour qu’elle puisse travailler dans le calme.

 

A-t-elle contribué à faire évoluer la place des femmes au début du XXe siècle ?

Je ne suis pas sûre qu’Helena Rubinstein ait été une grande féministe. Cependant, elle a beaucoup  fait  pour faire évoluer les femmes.  Elle a tout de suite compris que la beauté était un nouveau pouvoir. Elle a  sorti le maquillage des théâtres et des bordels, pour que les « honnêtes » femmes puissent se l’approprier, elle a démocratisé l’accès aux produits de soin et de beauté, elle a anticipé l’importance de la science dans leur fabrication. L’émancipation des femmes, au XXe siècle, ne passait pas seulement par droit de vote, le travail l’autonomie financière. La mode, la beauté y  ont aussi  joué un grand rôle. Et Madame a eu sa part. Quand Poiret ou Chanel jettent le corset aux orties, la vie des femmes se transforme : elles peuvent enfin bouger normalement, marcher, courir, conduire, pratiquer tous les sports. Et quand Rubinstein leur explique comment soigner leur peau et se  maquiller, elle ne veut pas en faire des poupées mais des femmes capables de s’affirmer. En 1912, à New York, les suffragettes qui manifestaient pour obtenir le droit de vote, portaient toutes du rouge à lèvres, une immense transgression compte tenu de leur milieu. Helena  Rubinstein arrive trois ans plus tard: les Américaines sont  alors prêtes à l’écouter et à la suivre.

 

Vous reconnaissez-vous dans la personnalité d’Helena Rubinstein ?

Oui et non. Je n’ai pas le sens du commerce (et je le regrette),  je ne suis pas aussi autoritaire, ni aussi déterminée qu’elle. Et mon énergie pourtant conséquente est minuscule à côté de la sienne. Elle était trop en tout, over the top, et ça, ce n’est vraiment pas moi. Mais son côté obsessionnel, son perfectionnisme ne me sont pas étrangers.

 

Vous définissez-vous comme une féministe ? Le droit des femmes, l’égalité des sexes, ces causes vous tiennent-elles à cœur ?

Oui je suis féministe et ce n’est pas « un gros mot » pour moi. Je suis résolument et définitivement pour l’égalité en droits et en devoirs entre hommes et femmes, ce qui hélas n’est pas le cas un peu partout dans le monde y compris au sein de nos démocraties. Je dirais presque que ces droits sont parfois en régression, même si nous avons eu de belles avancées tout au long du XXe siècle. En France, le plafond de verre, les réticences des politiciens à accepter les femmes dans les instances dirigeantes et jusqu’à faire avancer la parité dans les assemblées en dépit des lois votées, ne laissent pas d’inquiéter. Il me semble que la question des femmes est aujourd’hui au cœur de nombreux enjeux politiques et économiques dans tous les pays du globe, quel qu’en soient les degrés d’évolution. Et cela passe aussi par l’éducation, la santé et le respect. Un pays qui méprise ses femmes, qui les confine, qui les maltraite n’est pas un pays qui peut avancer, bien au contraire. Et les entreprises « women friendly » ont un meilleur potentiel de réussite, toutes les enquêtes le montrent. Pour que l’égalité entre les sexes la parité, la mixité se réalisent pleinement,  le chemin est encore long.
Vous avez créé «Le Paris des Femmes», est-ce un acte militant de votre part ?

Oui et non, encore une fois. C’est d’abord un beau projet , menée par trois amies et complices, Véronique Olmi, Anne Rotenberg et moi même, unies par notre amour du théâtre et désireuses de le faire savoir. Ensuite c’est une constatation : il est très difficile pour les dramaturges aujourd’hui de faire monter leurs pièces mais c’est encore plus compliqué pour les femmes: 20% seulement des pièces de théâtre jouées en France sont écrites par des femmes. Cela tient à de nombreuses raisons, dont la place historique des femmes dans ce milieu où elles ont été traditionnellement plus actrices qu’auteures. Alors que jusqu’au XVIIe siècle, les « autrices » étaient très nombreuses et très jouées. Mais leurs voix ont été étouffées, et les auteurs ont tenu alors le haut du pavé. Fortes de cela, nous avons souhaité faire entendre des voix féminines diverses, des univers différents, et les monter l’espace de trois soirées annuelles au théâtre des Mathurins avec des comédiens et des metteurs en scène professionnels pour montrer la diversité des talents.

 

Pour vous, quelle est la meilleure façon de célébrer les femmes le   8 mars ?

Continuer à les célébrer, c’est-à-dire à les entendre et à les respecter, tout le reste de l’année.

DÉCOUVREZ LA GAMME

Fond De Teint
À LIRE AUSSI
Suivre Helena Rubinstein